La course du lapin blanc

Jour 51 – Vendredi 08 mai – 20 h 30

La course du lapin blanc

L’image contient peut-être : plein air

« L'homme libre possède le temps. L'homme qui maîtrise l'espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu'il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont."

« Dans les forêts de Sibérie », Sylvain Tesson. Une citation qui me rappelle que lundi c’est le « grand déconfinement » et que ça me file un drôle de bourdon, que ça me colle un curieux malaise.

Attention, ne me faites pas penser ce que je n’ai pas pensé. Je me réjouis bien sûr que chacun puisse ressortir à sa guise et reprendre un peu le cours de sa vie, que tous ceux qui vivent en appartement aillent se saouler d’oxygène sans modération et librement sur la voie publique. Je me réjouis de vous revoir à la librairie (bientôt, un peu de patience encore…), le sourire aux lèvres et le pétillement aux yeux. Je suis heureuse que les plus vieux puissent enfin revoir les plus jeunes (avec prudence) car leur plus grande frayeur je crois ne réside pas dans la peur de contracter le virus mais dans celle, bien plus douloureuse, de mourir d’ennui, de solitude, de déshydratation familiale et de se ratatiner et se dessécher par insuffisance de sève vitale fournie en quantité par leurs petits-enfants.

Oui j’avoue humblement et humainement que toute cette frénésie, cette excitation, cette agitation, tangibles à l’approche du 11 mai me mettent mal à l’aise. Pour reprendre Sylvain Tesson, cette parenthèse (pas enchantée) nous a quand même permis (il faut toujours voir du positif dans le négatif et voir plus miséreux que soi c’est ce que l’on m’a appris quand j’étais petite…), toutes proportions gardées par rapport à un ermitage de six mois au bord du Lac Baïkal, de nous poser et de dompter un peu plus notre temps, même si nous tous avons dû conserver un semblant de rythme, nous transformant en instituteur de fortune tout en se coltinant le télétravail, même si certains n’ont pas cessé de travailler purement et simplement. Cette pandémie est un peu cette cabane où le temps est domestiqué, un peu ce Lac gelé aux confins du monde qui nous souffle à l’oreille que ce serait bien parfois de ralentir et de cesser de courir après nos chimères, car on l’a vu nos chimères peuvent être stoppées net par une merde microscopique, insidieuse, malhonnête. Excusez-moi pardon, j’ai la désagréable impression que le monde va se jeter à nouveau tête baissée dans sa course folle, plus agité que jamais, sans vraiment prendre le temps de s’assoir et de regarder autour de lui. Qu’il va recommencer ses bavardages incessants, ses « parler pour ne rien dire », ces « ni vu ni connu j’ t’embrouille ».

Ce confinement restera donc dans un coin de ma tête et demeurera, très égoïstement, une trêve où j’ai pu m’occuper un peu mieux de mes enfants et rattraper de façon infinitésimale (défi du jour il fallait que je le place) l’énorme retard que j’ai dans mes lectures (Il m’a permis entre autre de m’envoyer les trois pavés qui vont suivre). Et si par hasard après tout ce chambardement, il me reprenait l’idée de courir comme le lapin blanc de Lewis Caroll, j’essaierai de ré-évaluer mon rapport au temps, me souvenir de cette montre arrêtée par le Chapelier fou et le Lièvre de Mars, comme eux je me verserai un thé (ou un petit rosé bien frais je préfère) et j’ouvrirai un bon gros pavé de 800 pages pour me remettre les pendules à l’heure.

Etés anglais – la saga des Cazalets – Elizabeth Jane Howard - Éditions La Table Ronde

Bienvenue dans la bourgeoisie anglaise d’avant-guerre représentée par la famille Cazalet. Ce pavé de 600 pages relate deux étés, 1937 et 1938, vécus dans une maison de famille par trois générations : Les grands-parents, le Brig et la Duche qui accueillent leurs trois fils et leurs épouses accompagnés d’une ribambelle de petits-enfants et de leurs domestiques respectifs. Ne vous y trompez pas, nous sommes loin de la saga désuète et tartignolle. Au fil des pages, à mesure que les paysages du Sussex se révèlent, les non-dits, les faux-semblants, les ambivalences se dévoilent et les enfants franchissent doucement le seuil de l’adolescence ou de l’âge adulte, découvrant la réalité crue, souvent décevante, les femmes et les domestiques continuent de subir leur position d’infériorité dans cette société modelée par les hommes et les puissants. Elizabeth Jane Howard porte une affection identique à tous ses personnages, témoignant une certaine tendresse cependant pour les enfants et les femmes, et soigne les portraits et les histoires de chacun, qu’ils soient maîtres ou serviteurs. Une vraie intelligence d’écriture que l’on aura plaisir à suivre avec trois autres tomes prévus.

Le sport des rois – C.E. Morgan - Editions Gallimard / Folio

Kentucky, années 50. John Henry, riche propriétaire terrien, homme irascible qui ne supporte pas qu’on lui tienne tête, veut faire de son fils Henry son digne héritier, qui comme ses aieux devra consacrer sa vie à la culture du maïs. Sauf qu’Henry ne l’entend pas de cette oreille et rêve de transformer la propriété en élevage de Purs-sangs, rêve qui deviendra réalité. 25 ans plus tard, il dirige une écurie de course avec sa fille Henrietta. Lors d’un entretien d’embauche, elle rencontre Allmon, un jeune noir qui sort de prison et affirme s’y connaître en chevaux. L’histoire bascule, dans la famille on a toujours appris que la race blanche est supérieure…. Une claque que ce texte, âpre, sans concession, comment fait-on pour se sortir de l’enfance maltraitée, de la ségrégation, des préjugés ?

Et frappe le père à mort – John Wain (pas l’acteur américain rassurez-vous…) - Les éditions du typhon

Un texte écrit en 1962, Prix mémorable 2019 décerné par le groupement de librairies indépendantes Initiales qui récompense le texte « d'un auteur malheureusement oublié, d'un auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou d'un inédit ou d'une traduction révisée, complète d'un auteur ». Si le texte précédent était une claque, celui-ci est un uppercut. L’histoire débute en Angleterre pendant la seconde guerre mondiale. Jérémy Coleman, adolescent, orphelin de mère, reçoit l’éducation très stricte de son père, professeur de grec, qui élève son fils dans un carcan de principes étouffant. Le jeune homme passionné de jazz, ne supportant plus la discipline paternelle, fuit dans un Londres anéanti par les bombardements et jette le déshonneur sur la famille. Dans ce roman choral, chaque chapitre donne voix tour à tour principalement au père, au fils et à la vieille tante dépassée qui aide son frère dans l’éducation du gamin. Chacun raconte ses blessures, ses faiblesses, ses rancoeurs. Hommage à la musique, très présente dans ce roman, la musique qui relève, qui révèle, qui libère et émancipe. Histoire touchante d’un père et d’un fils qui ne se comprennent pas. Mais au final on est toujours le fils de son père et en vieillissant, Jérémy s’aperçoit qu’il finit par ressembler à ce paternel honni dans sa jeunesse.