De Tchernobyl à Kinshasa

Jour 45 – Samedi 02 mai – 21 h 00

 De Tchernobyl à Kinshasa       

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Le 11 mai 2020. Date attendue, espérée. Ce 11 mai fatidique me fait penser à un 26 avril 1986 où je n’étais pourtant encore qu’une gamine mais qui me reste gravé en mémoire. En ce jour funeste, le réacteur N° 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explosa. Mais l’on nous rassura vite en nous affirmant, experts à l’appui, que le nuage radioactif engendré par cette catastrophe humaine et environnementale ne continuerait pas son voyage destructeur au-delà des Alpes. Ouf sauvés. Et bien ce 11 mai 2020, dans une moindre mesure évidemment, a la même résonance que le 26 avril 1986. Il est certes temps de reprendre nos métiers, le cours de notre vie sociale. Ah le plaisir de dîner au restaurant, de siroter en terrasse de café ou de déambuler sur le marché entre les étals de nos primeurs retrouvés (il semblerait que pour ces activités nous devions prendre notre mal en patience…). Mais j’ai peur que certains suivent la logique du nuage en s’imaginant que, puisque nous pouvons reprendre nos activités professionnelles et remettre nos gosses à l’école à cette date du 11 mai, le virus ne sera plus qu’une mauvaise grippe traitée et emprisonnée derrière les portes des services de réanimation. Il s’agira pourtant d’être plus prudents que jamais, bien plus attentifs que nous ne le sommes maintenant. Attentifs à dompter nos mains qui librement à la maison s’autorisent à toucher nos visages et qui sont capables de s’assujettir à des mesures drastiques pendant l’heure allouée quotidiennement pour prendre soin des plus fragiles ou pour se procurer les produits de première nécessité. Seront-elles raisonnables, responsables, capables de se contenir une journée entière, ces mains, reprenant peu à peu leur place dans le trafic social, de ne pas aller fureter, fouiller, fourrager ? Pire ne ressentiront-elles pas l’envie irrépressible au fil des jours de se laisser aller à en serrer une autre, à se poser amicalement sur une épaule ou à négliger, une fois, une seule petite fois la désinfection du téléphone ou de la souris d’ordinateur ? Méfiants envers nos corps aussi, ne pas leur faire confiance quand imperceptiblement et inéluctablement ils se rapprocheront petit à petit, centimètre par centimètre, pour mieux se parler, pour mieux s’entendre et se comprendre et que nos souffles, s’imaginant à tort empêchés par le masque, réussiront à se mêler.

Et en même temps, (j’aime les paradoxes) évitons d’être aveuglés par toute cette logique logistico-sécuritaire qui nous enferme, nous renferme et prenons exemple sur nos voisins néerlandais qui pratiquent depuis le début le confinement intelligent, c’est-à-dire un mode opératoire non pas basé sur l’interdiction de sortir mais axé sur le sens de la responsabilité de chacun allié à la confiance de l’Etat envers ses citoyens. De quoi alimenter les moulins de nos réflexions…(Ah ah ! c'est Jean-Baptiste qui me l'a soufflé celle -là rendons à l'Ours ce qui lui appartient)

Pour certains le retour à l’activité va donc s’avérer délicat, je pense notamment aux petites boutiques locales, aux coiffeurs (n’est-ce pas Mesdames que vous avez cruellement besoin tout comme moi d’une couleur pour cacher vos maudites racines…), aux boutiques de vêtements ou de chaussures (faudra-t-il se désinfecter de la tête aux pieds avant de passer une robe ou un pantalon ?), au petit commerce en général qui va devoir imaginer des circuits fléchés, avec des panneaux indicateurs, un vrai code de la route, entrée, sortie, sens interdit, sens unique, stationnement interdit, ne pas (se) toucher (se pose-t-on autant de questions à l’hypermarché ?). Je pense bien sûr en particulier (égoïstement) à la librairie qui est un lieu où on flâne, où on déambule, où on touche, on prend, on se ravise, on remet en place, on feuillette, on lit quelques mots, quelques pages…. Et c’est pour cette raison que nous nous questionnons et que nous n’envisageons pas forcément de sauter à pieds joints sur cette date du 11 mai qui clignote comme une enseigne aguicheuse en lettres rouges sur une grande surface.

En attendant ce jour rêvé où nous vous accueillerons de nouveau avec le sourire, où vous pourrez toucher les livres librement, où nous pourrons vous conseiller, vous aider dans vos choix, je vous propose justement un conseil à distance (réinventons le métier), une (infime) sélection (on vous connaît quand on vous en propose trop vous ne savez plus quoi prendre…), haute en couleurs, composée à la fois de rires et de drames, de fièvre et de sécheresse, de lumière et d’obscurité, qui tranche radicalement avec la météo du jour (vive la pluie !). Destination Afrique.

Ténèbres - Paul Kawczak - La Peuplade

Un texte hallucinant que voici, une météorite qui m’a bousculée et m’a laissée pantoise, sonnée. Nous sommes en 1890. L’Europe, blanche, hautaine, corsetée dans sa religion, persuadée des bienfaits de sa mission civilisatrice, avide de conquêtes, d’exotisme, de soumission se partage l’Afrique, mystérieuse, sauvage, palpitante. Léopold II, le roi des Belges, missionne un géomètre, Paul Claes, pour opérer un découpage clair et net des limites de son territoire africain afin d’éviter tout empiètement des voisins européens sur la frontière nord du Congo. Paul, encore jeune et fragile, ignore encore en posant les pieds sur la terre d’Afrique qu’il n’en reviendra pas. Ebranlé, dans ses certitudes, il sera confronté au pire comme au meilleur, le pire personnifié par le colon blanc, assoiffé de pouvoir et de violence, le meilleur en la personne de Xi Xiao, ancien bourreau chinois, maître lingchi, art de la découpe des corps, avec lequel il vivra une relation fusionnelle. Paul Kawczak, plume virevoltante, tantôt chargée d’une violence incroyable, tantôt empreinte d’une poésie à pleurer, nous emporte littéralement. Ténèbres se fait à la fois tragédie, dénonçant toute l’ignominie de la colonisation, saga familiale dramatique dans laquelle chaque protagoniste est un élément du puzzle que constitue la vie de Paul, histoire d’une passion insatiable qui confine à la folie, grand roman d’aventure qui nous ramène immanquablement au très grand « cœur des ténèbres » de Joseph Conrad.

La prière des oiseaux – Chigozie Obioma - Éditions Buchet/Chastel

Tout commence sur un pont où Chinonso, modeste éleveur de poulets, sauve in extrémis une jeune fille désespérée sur le point de se jeter à l'eau. S'ensuit inévitablement une vibrante histoire d'amour. Mais la belle, étudiante en pharmacie, est issue d'une lignée puissante, riche et honorable qui ne tolère ni la pauvreté, ni le manque d'éducation et de culture. On devine aisément que Nonso ne répond à aucun des critères exigés pour conquérir la famille. Humilié, il décide de partir à Chypre reprendre ses études, afin, pense-t-il, de revenir la tête haute, bardé de diplômes et digne de sa dame. Le voyage se révèlera un enfer et le retour un désastre. L'homme, fût-il porté par l'amour et malgré les sacrifices et les efforts pour s'arracher à sa condition, peut-il échapper à son destin ? Telle est la question posée par "La prière des oiseaux" en filigrane de ce drame bouleversant digne d'une tragédie grecque ou d'une pièce de Shakespeare qui confirme Chigozie Obioma comme une voix incontournable de la littérature. Une fable qui nous emmène loin dans le dédale des croyances Igbo.

Les pêcheurs – du même auteur - Editions de l'Olivier / Editions Points
Au bord du fleuve interdit Omi-Ala, quatre frères nigérians croisent le vieil Abulu le fou qui lance une terrible prophétie à leur encontre et annonce qu’Ikenna mourra de la main même d’un de ses frères. Malgré eux, la méfiance va s’installer et la prédiction va s'insinuer sournoisement dans l'esprit des quatre adolescents jusqu'à la tragédie. Sublime premier roman.

La confession de la Lionne – Mia Couto – Editions Métailié
En terre d'Afrique, la vérité n'est pas là où on l'attend, elle n'est pas noire ou blanche, elle n'est pas éclatante et victorieuse, elle est insaisissable, elle se dérobe, arbore plusieurs visages pour mieux nous piéger, chacun la porte en son âme et conscience. Mia Couto, conteur et sorcier, fait de son Mozambique natal le théâtre de ses histoires ensorcelantes. Deux voix s'élèvent sur la Savane et partent sur les traces des lions mangeurs d'hommes : Celle d'Arcanjo, chasseur de lions et celle de Mariamar, soeur de la dernière victime des fauves. Un roman magnifique entre dure réalité et croyances et légendes africaines. Absolument envoûtant.

Baba Segi, ses épouses, leurs secrets – Lola Shoneyin - Editions Actes Sud

Pourquoi Bolanle, séduisante, intelligente, cultivée, fraîche émoulue de l'Université, promise à un avenir brillant, décide-t-elle de devenir la quatrième épouse de Baba Segi de vingt ans son aîné ? Pourquoi choisit-elle de s'enfermer ainsi dans une vie domestique, à la merci d'un homme trivial et inculte, quoique touchant par sa naïveté, et de ses épouses dominatrices, acariâtres, jalouses et calculatrices ? Parce que cette vie, plate et conventionnelle, lui offre, pense-t-elle, le moyen d'apaiser et refouler une douleur qui la ronge. Jusqu'au jour où le constat de sa stérilité remet non seulement en cause sa théorie de la tranquillité mais éclate également le relatif équilibre familial, bouleversant la hiérarchie établie entre les quatre épouses. Derrière la drôlerie de cette satire conjugale et polygame et les portraits de personnages hauts en couleur, s'élève la parole de ces quatre femmes qui dévoilent alternativement un passé et un présent parfois lourds à porter. Lola Sholeyin se fait ainsi la porte-parole de toutes ses concitoyennes et dénonce par l'humour une société encore très attachée au rôle traditionnel de la femme qui se doit d'être avant tout une épouse et une mère.

Bon voyage !

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